Slavoj Zizek : interview avec Philosophie magazine

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    Joe
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    Slavoj Zizek : interview avec Philosophie magazine

    Message par Joe le Dim 4 Mar - 17:50

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    Je reproduis ici une
    partie de l'interview de Slavoj Zizek à Philosophie magazine (mars
    2012). Je le tiens pour l'un des philosophes communistes les plus
    importants de notre époque, parce-qu'il assume pleinement l'idée de
    violence, il la défend. Et il le fait de façon très habile, dans
    la meilleure tradition du marxisme lacanien, tout en gardant cet air
    d'auto-dérision qui le rend effrayant à la bourgeoisie, et
    sympathique à ses admirateurs. Et vous verrez que, sous un langage
    nouveau en apparence, ses conceptions sont, parfois, plutôt
    « orthodoxes ».

    Zizek accepte de parler
    de totalitarisme, mais il le fait d'une façon telle qu'on a
    l'impression qu'il retourne le concept contre ses créateurs. C'est
    beaucoup plus amusant (et juste?) que la défense plate que l'on fait
    traditionnellement, en disant : oui, mais les autres étaient
    pire encore, le concept est une invention bourgeoise, on a jamais
    voulu instaurer le totalitarisme, et les Soviétiques, de toute
    façon, n'étaient pas communistes. Slavoj, lui, va au charbon dans
    l'idéologie.

    Il ne faut pas prendre
    tout ce qu'il dit au pied de la lettre. Dans son dernier ouvrage, il
    explique que Staline a sauvé l'humanité en réintroduisant la
    responsabilité personnelle. Alors, quand il répond « tout
    cela de façon très humaine », c'est très certainement à
    double sens.




    Et quel est votre
    rapport à Marx et au communisme ?


    Laissez-moi clarifier une
    chose : ces trucs au sujet du communisme m’assomment. La
    question de savoir si je suis stalinien ou pas... je trouve ces
    sujets si inconcevablement ennuyeux... Je n'insisterai jamais assez
    sur le fait que, dans mon travail quotidien, je suis véritablement
    un idéaliste pratique, c'est-à-dire que je crois en la réflexion,
    qu'elle est une fin en soi.




    Vous écrivez que
    Hitler et Staline « ne furent pas assez violents », « pas
    assez radicaux » dans leurs tentatives de changer le système
    en vigueur en leur temps...


    Ce que je pense, c'est
    que nous devrions distinguer deux formes très différentes de
    violence : il y a la violence au sens de la torture physique, de
    l'assassinat, etc. Et il y a la violence au sens radical, sociétal :
    celle qui consiste à empêcher le système de fonctionner. Il s'agit
    de la vraie violence, positive. Prenons, par exemple, les récents
    événements en Egypte. La violence physique était exclusivement du
    côté des forces de police de Moubarak – et c'était ridicule à
    force d'être vain. Mais la véritable violence, la violence
    émancipatrice, au sens fondamental du terme, était du côté des
    manifestants. Les gens se sont rassemblés et ont empêché
    brutalement l'Etat en entier de fonctionner ? D'une certaine
    manière, Moubarak était dans le vrai en disant que la police
    tentait simplement, en recourant à la violence, de faire revenir les
    choses à la normale. Et je pense qu'il en va de même avec Hitler et
    Staline, etc. Il s'agit du même problème.




    Hitler
    et Staline avaient pour souci un retour à la normale ?


    Un retour à la normale
    au sens seulement, bien sûr, d'un retour à l'exploitation normale,
    au maintien du travail de production. Je sais fort bien que Hitler a
    commis des choses horribles. Mais, fondamentalement, c'était un
    couard. Il a assassiné des millions de gens, mais il avait peur d'un
    véritable changement social. Tous les changements qu'il a ordonnés
    avaient pour but, vous connaissez la phrase, de tout changer afin que
    rien ne change. En ce sens, j'affirme que la mégaviolence d'un
    Staline, en l'occurrence la collectivisation forcée – vous pouvez
    oublier la révolution d'Octobre, qui fut un parfait jeu pour jardin
    d'enfants comparée à l'horreur absolue de la fin des années 1920
    et du début des années 1930 –, était un aveu d'échec.
    D'impuissance totale.




    Jusqu'où
    iriez-vous pour stopper le capitalisme, changer le système ?


    Bien évidemment, je suis
    contre la violence, à ce stade. Mon dieu ! Je ne suis pas fou
    (Ahahah, quel fourbe – note de moi).




    Mais je pourrais
    vous citer (il parle de son dernier livre, Pour défendre les causes
    perdues -ndm) : « Je tiens personnellement la décision de
    renvoyer les intellectuels antibolchéviques du pays pour une
    décision parfaitement justifiée » [En 1922, les intellectuels
    soviétiques jugés non conforme idéologiquement furent transportés
    en Allemagne].


    Mon dieu ! Personne
    ne fut tué ! Ils regroupèrent les intellectuels et – tout
    cela de façon véritablement très humaine –, ils les envoyèrent
    tout simplement dans un autre pays. Je ne suis pas en train de dire
    qu'il s'agit d'un acte superdémocratique. Mais si nous ne devoir
    avoir affaire qu'à ce genre de violence, nous pourrions remercier le
    ciel..




    Il semble tout de
    même étrange qu'un philosophe salue le fait que des intellectuels
    soient envoyés en exil.


    Ouais, mais cette sorte
    de violence, franchement, je suis prêt à vivre avec. Je suis prêt
    à vivre avec cela.




    Vous écrivez
    également que « la terreur, et non l'humanisme, est la seule
    alternative prometteuse ». Comment comprendre cela ?


    Qu'est-ce que c'est pour
    moi la liberté authentique ? La liberté authentique, ce n'est
    pas la possibilité de choisir entre un gâteau aux fraises et un
    gâteau au chocolat. Mettons que nous soyons en 1945 et que quelqu'un
    vous dise ceci : il nous faut organiser une action contre les
    nazis. Et vous êtes parfaitement conscient du fait que si vous
    répondez oui, vous risquez votre vie, et pas seulement cela :
    vous risquez aussi la vie de vos enfants adorés. Il ne s'agit en
    rien d'un jeu. Et cet ami ne vous dit pas que vous avez le choix. Il
    vous dit que vous devez le faire, qu'il s'agit d'un devoir. Si cela
    n'est pas la terreur, alors... Ce que je dis, c'est que, dans une
    forme de terreur de ce type – non pas au sens de la terreur
    policière, mais au sens où vous mettez tout en jeu –, vous êtes
    libre. Un acte de liberté authentique n'est accompli que dans la
    terreur.




    […]




    Parlons du mouvement
    « Occupy Wall Street ». Sont-ils en train d'accomplir ces
    petits pas qui entraînent de vrais changements ? Ou sont-ils
    une partie du problème ?

    Sur cette question, et de
    façon un peu ironique, je suis stalinien. Mais je suis ici très
    modeste. Voici mon diagnostic sur « Occupy Wall Street » :
    ce mouvement est important car, pour la première fois aux
    Etats-Unis, nous avons un mouvement social qui rencontre un vaste
    écho et qui ne joue pas ce petit jeu de l'enjeu unique consistant à
    s'élever contre le racisme ou la dette causée par la spéculation.
    Les gens ont compris que quelque chose ne va pas dans ce système.
    Mais je n'aime pas ce slogan, « le capitalisme financier est
    coupable »




    Et pourquoi ne
    l'aimez-vous pas ?


    Le problème est le
    suivant : qu'est-ce qui, dans la logique fondatrice du système
    capitaliste aujourd'hui, permet au capitalisme financier d'agir comme
    il le fait ? Il s'agit d'une contrainte systémique. Les
    banquiers ont toujours été mauvais – ne rejetons pas la
    responsabilité sur les banquiers d'aujourd'hui ! C'est
    stupide ! La pire chose que nous pourrions faire aujourd'hui
    serait de moraliser la crise.





    [...]




    Pourquoi certaines
    personnes vous mettent sur un piédestal ? Ils veulent que vous
    soyez leur chef ?


    N'est-il pas tout à fait
    clair que je m'amuse très consciemment de moi-même ? Que je
    joue au clown en permanence ?


    _________☭_________
    Les peuples ne jugent pas comme les cours judiciaires ; ils ne rendent point de sentences, ils lancent la foudre - Robespierre

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